L’année 2025 marque un tournant historique pour la comptabilité française avec l’application obligatoire du règlement ANC 2022-01. Cette réforme majeure, qui modifie le Plan Comptable Général, signe la fin d’une époque en supprimant définitivement le compte 775, traditionnellement utilisé pour enregistrer les produits de cession d’éléments d’actifs. Ce changement n’est pas qu’une simple modification de numérotation ; il reflète une volonté de normalisation européenne et une recherche de transparence accrue dans la présentation des performances financières des entreprises françaises. Les directeurs financiers et les experts-comptables doivent désormais intégrer une nouvelle logique où la cession d’un actif n’est plus systématiquement considérée comme un événement exceptionnel.
Le reclassement des produits de cession vers l’exploitation via le compte 757
Dans l’ancien système, toute vente d’immobilisation, qu’il s’agisse d’un vieux mobilier de bureau ou d’une machine-outil stratégique, passait par le compte 775 au sein du résultat exceptionnel. À partir de l’exercice 2025, cette pratique disparaît au profit d’une approche par nature. Pour toutes les immobilisations incorporelles et corporelles liées à l’activité courante de l’entreprise, c’est le compte 757, intitulé Produits des cessions d’immobilisations exploitées, qui devient la référence. Ce compte est rattaché au résultat d’exploitation.
Cette décision de l’Autorité des Normes Comptables repose sur un constat simple : le renouvellement des outils de production, des véhicules ou du matériel informatique fait partie intégrante du cycle de vie normal d’une société. Il n’est donc plus justifié d’isoler ces flux dans une catégorie exceptionnelle qui laissait entendre que ces opérations étaient rares ou imprévisibles. En intégrant ces produits au résultat d’exploitation, le législateur oblige les entreprises à afficher une vision plus fidèle de leur rentabilité opérationnelle globale, incluant la gestion de leur patrimoine productif.
En miroir, la Valeur Nette Comptable des éléments d’actifs cédés ne sera plus enregistrée au compte 675, mais au compte 657. Le solde entre le compte 757 et le compte 657 permettra de déterminer directement l’impact de la politique de renouvellement des actifs sur le résultat opérationnel. Ce changement aura un impact direct sur le calcul de l’Excédent Brut d’Exploitation (EBE) et du résultat d’exploitation, deux indicateurs clés pour les investisseurs et les partenaires bancaires.
La distinction financière avec l’introduction du compte 767
La réforme ne se limite pas aux actifs matériels. Elle apporte également une précision nécessaire sur les actifs de nature financière. Jusqu’à présent, la vente de titres de participation ou d’autres titres immobilisés transitait également par le compte 775. Désormais, ces opérations sont rapatriées vers le résultat financier. Le nouveau compte 767 est dédié aux produits des cessions d’immobilisations financières.
Cette séparation permet d’éviter que des plus-values massives réalisées sur la vente de filiales ne viennent gonfler artificiellement le résultat d’exploitation ou le résultat exceptionnel. Désormais, la performance financière liée à la gestion du portefeuille de titres est clairement isolée dans la section financière du compte de résultat. Pour équilibrer l’écriture, la VNC de ces titres financiers sera comptabilisée dans le nouveau compte 667. Les analystes pourront ainsi distinguer plus facilement ce qui relève de la performance industrielle et commerciale de ce qui relève de la stratégie de détention capitalistique.
| Type d’actif concerné par la vente | Ancien compte de produit (775) | Nouveau compte de produit (2025) | Impact sur les Soldes de Gestion |
| Logiciels et brevets d’exploitation | 7751 | 757 (Exploitation) | Modification de l’EBE |
| Matériel industriel et outillage | 7752 | 757 (Exploitation) | Modification du Résultat d’Exploitation |
| Titres de participation et filiales | 7756 | 767 (Financier) | Modification du Résultat Financier |
| Cautionnements et dépôts | 7758 | 767 (Financier) | Modification du Résultat Financier |
La redéfinition stricte du résultat exceptionnel
La disparition du compte 775 s’accompagne d’une restriction drastique de la définition même du résultat exceptionnel. Auparavant, ce résultat servait souvent de fourre-tout pour améliorer artificiellement le résultat d’exploitation en y déportant des charges, ou pour masquer des pertes opérationnelles par des ventes d’actifs. En 2025, seuls les événements réellement atypiques et non récurrents pourront être classés en exceptionnel. On parle ici de catastrophes naturelles, d’expropriations, ou de changements radicaux de méthodes comptables imposés.
Les produits qui subsistent dans la sphère exceptionnelle seront enregistrés dans le compte 771 (Produits exceptionnels sur opérations de gestion) ou 778, mais leur usage sera soumis à un contrôle rigoureux des auditeurs. Une cession d’actif ne pourra pratiquement plus jamais être qualifiée d’exceptionnelle, sauf si elle résulte d’un événement de force majeure. Cette nouvelle rigueur s’aligne sur les normes internationales IFRS, simplifiant ainsi la compréhension des comptes pour les groupes ayant des filiales à l’étranger.
Les enjeux techniques et organisationnels de la transition
La mise en œuvre de cette réforme impose aux services comptables un travail de préparation important. La première étape consiste à mettre à jour le plan de comptes au sein des logiciels ERP et de comptabilité. Tous les schémas d’écritures automatisés liés aux sorties d’immobilisations doivent être revus. Cela inclut non seulement la saisie de la facture de vente, mais aussi l’écriture automatique de sortie d’actif générée par le module des immobilisations.
Un autre défi majeur réside dans la comparabilité des comptes. Lors de l’établissement du bilan 2025, les entreprises devront présenter les chiffres de l’exercice 2024 en regard. Pour que cette comparaison soit pertinente, il sera nécessaire de retraiter les soldes de 2024 selon la nouvelle nomenclature. Sans ce retraitement pro-forma, l’évolution du résultat d’exploitation entre 2024 et 2025 risquerait d’être illisible ou trompeuse, surtout pour les entreprises qui réalisent des cessions d’actifs régulières dans le cadre de leur activité.
Impact sur la communication financière et les covenants bancaires
Les entreprises doivent anticiper la réaction de leurs partenaires financiers. De nombreux contrats de prêt incluent des clauses appelées covenants, souvent basées sur le ratio Dette/EBE ou sur le résultat d’exploitation. Comme l’intégration des cessions d’actifs dans l’exploitation va mécaniquement faire varier ces indicateurs (à la hausse en cas de plus-value, à la baisse en cas de moins-value), certains ratios pourraient se retrouver faussés.
Il est recommandé d’informer les banquiers dès maintenant sur l’impact prévisionnel de cette réforme. Une pédagogie est nécessaire pour expliquer que la modification de la rentabilité affichée n’est pas due à un changement de performance économique, mais à une nouvelle règle de calcul imposée par l’ANLes directeurs financiers devront peut-être renégocier les seuils de certains covenants pour éviter des ruptures de contrat techniques dues uniquement à ce basculement comptable.
En conclusion, la mort du compte 775 symbolise la fin d’une certaine opacité comptable. En forçant la ventilation des cessions entre l’exploitation et le financier, la réforme 2025 apporte une clarté bienvenue. Elle valorise la gestion active du patrimoine de l’entreprise et remet le résultat opérationnel au centre de l’analyse, tout en protégeant les investisseurs contre les manipulations liées au résultat exceptionnel. C’est une étape cruciale vers une comptabilité plus moderne, plus transparente et mieux intégrée au paysage financier européen.




